Tragédie aux Hospices civils de Lyon : les comptables ont pris le pouvoir !

hospices-lyonVous demeurez au centre-ville de Lyon et cherchez un hôpital public proche de chez vous pour une simple opération de la cataracte. C’est un véritable casse-tête qui vous attend. D’abord, vous ne trouverez plus d’hôpital public à proximité : vous devrez vous rendre dans un établissement qui se situe en périphérie ou carrément à l’extérieur de la ville, sachant que l’accessibilité en transports en commun y est assez limitée ; le plus simple est donc de se déplacer en voiture (déconseillé si vous avez une cataracte). Disons que vous avez franchi cette première étape et vous vous trouvez à présent dans un hôpital qui, n’ayant pas connu d’investissements de rénovation depuis des années [1], est peu accueillant car vieilli et à la limite de la vétusté. Vous êtes pris en charge par un personnel soignant stressé, qui passe un minimum de temps avec vous pour pouvoir rapidement s’occuper d’un autre patient. De plus, comme vous avez été placé dans l’une des nouvelles unités de chirurgie ambulatoire, votre chambre n’est équipée que d’un fauteuil, et vous êtes poussé vers la sortie dès que vous pouvez à nouveau marcher [2]. Votre esprit étant encore embrumé par l’anesthésie, c’est un de vos proches qui passera vous récupérer sur le parking payant de l’hôpital, en déboursant une somme suffisamment élevée pour que concurrence ne soit pas faite avec le parking Vinci le plus proche [3].

Bref, les patients ont la vie dure au sein du service public hospitalier lyonnais. Mais attendez… Notre ville n’était-elle pas un grand pôle d’excellence médicale ?

Que s’est-il passé ?

Historiquement, Lyon a vu nombre de ses chirurgiens se forger une renommée nationale, voire internationale. Au XIXème siècle par exemple, Amédée Bonnet réussissait à soigner des pathologies considérées comme incurables en développant la chirurgie articulaire ; Antonin Poncet connaissait de grandes réussites opératoires grâce à l’introduction de nouvelles méthodes d’antisepsie et d’asepsie ; Léopold Ollier découvrait la chirurgie osseuse, permettant d’éviter certaines amputations ; Mathieu Jaboulay réalisait des percées dans le domaine des greffes d’organes. Plus près de nous, Pierre Wertheimer a très largement contribué à approfondir les connaissances en neurochirurgie.

Mathieu Jaboulay et Léopold Ollier, deux grands chirurgiens qui ont fait rayonner l'excellence médicale lyonnaise.

Mathieu Jaboulay et Léopold Ollier, deux grands chirurgiens qui ont fait rayonner l’excellence médicale lyonnaise.

Ces médecins se sont tous appuyés sur la structure que leur fournissaient les Hospices civils de Lyon (HCL). Aujourd’hui, regroupant quatorze hôpitaux, 20 000 salariés et 5500 lits sur l’ensemble de l’agglomération lyonnaise, les HCL sont le deuxième Centre hospitalier universitaire (CHU) de France.

Malheureusement, depuis quelques décennies et comme la plupart des CHU, les HCL sont en faillite. Mais l’Etat, contrairement à ce qu’il fait pour les grandes banques d’affaires, a décidé de ne pas les renflouer. Pire, il a nettement diminué ses dotations. L’Agence régionale de santé (ARS) et le ministère de la Santé leur ont donc demandé d’engager une politique de restriction budgétaire drastique pour limiter les « gaspillages ». Et pour couronner le tout, les banques sont de plus en plus réticentes à prêter aux CHU, ce qui entraîne le report permanent des investissements et la dégradation de la note des hôpitaux par les agences de notation. La finance folle s’est ainsi peu à peu imposée dans les politiques de la santé publique.

La « maîtrise de la masse salariale »

Le plan 2009-2013 de retour à l’équilibre budgétaire         [4], supervisé par l’ARS, a abouti à la suppression de 1000 postes sur l’ensemble des établissements HCL. Entre 2001 et 2008, 1200 postes avaient déjà disparu.

Géré à flux tendu, le personnel finit par pratiquer les soins à la chaîne. Infirmiers et aides-soignants au repos sont souvent appelés en urgence pour combler l’absence d’un collègue. Sans pause suffisante ni réelle période de repos, les employés, éreintés, finissent par quitter leur emploi. Ainsi, la durée de professionnalisation moyenne d’une infirmière dans la santé publique est de seulement treize ans.

La grande braderie

La dégradation des HCL touche aussi les locaux. En trois ans, 5 des 19 sites hospitaliers de Lyon ont été fermés ! Avec, à la clé, trois scandales majeurs :

• La vente de l’hôpital de l’Antiquaille, implanté sur la colline de Fourvière. Cet ancien couvent, devenu hôpital en 1803, s’est fait transformer en hôtel de luxe à 200 ou 500 € la chambre avec vue imprenable sur Lyon, restaurant étoilé et logements de luxe à environ 5000 € le m².

• Sur un autre versant de Fourvière, l’hôpital pédiatrique Debrousse a fermé. Ce très beau bâtiment datant de 1908 a été racheté par Vinci, qui s’est lancé dans un projet de reconversion en… hôtel de luxe, avec vue imprenable sur Lyon, spa et centre d’affaires. Des logements de luxe vont également voir le jour sur le domaine. Désormais, qui veut avoir accès aux services pédiatriques (y compris les urgences) doit se rendre à Bron, à l’autre bout de la ville.

• Enfin, le scandale bien connu de l’Hôtel-Dieu en plein centre-ville : l’établissement le plus emblématique de la ville par son histoire et l’un des plus prestigieux par son architecture. Eiffage a signé le Partenariat public-privé pour la réalisation d’un hôtel de classe internationale et de commerces de luxe. Gérard Collomb mise sur le projet pour accentuer « le rayonnement international de la métropole lyonnaise ».

Les grands hôpitaux historiques lyonnais : l'Antiquaille, Debrousse et l'Hôtel-Dieu, convertis en hôtels de luxe...

Les grands hôpitaux historiques lyonnais : l’Antiquaille, Debrousse et l’Hôtel-Dieu, convertis en hôtels de luxe…

 

Dans ces trois cas, les services médicaux occupaient un hôpital à taille humaine à « l’ambiance familiale » et situé dans des locaux exceptionnels, historiquement dédiés à la médecine. Ces services sont désormais affectés à de grosses structures situées en périphérie. Le glas des hôpitaux publics de centre-ville, proches de l’ensemble de la population et faciles d’accès, a finalement sonné sous l’ère des mandats de Gérard Collomb.

« En l’espace d’une décennie, on aura réussi à reconquérir nos grands sites hospitaliers », se targue d’ailleurs sans gêne ce dernier, par ailleurs président du Conseil de surveillance des HCL. « Petit à petit, on rouvre aux Lyonnais un certain nombre d’anciens sites hospitaliers qui se transforment. Aujourd’hui l’Antiquaille, demain Debrousse et l’Hôtel-Dieu. Il y a toujours une prévention sur le thème ‘ils vont tout nous saccager !’, mais regardez : ces quartiers sont d’une superbe beauté ! » Certes, ces projets peuvent faire rêver certaines personnes au portefeuille bien fourni. En attendant, mieux vaut ne plus tomber malade dans cette partie de la ville, à moins d’avoir de quoi s’offrir un séjour en clinique privée. Où est passé le Gérard Collomb qui disait : « Une ville, ce n’est pas fait pour devenir un immense musée dont les habitants seraient vidés » ? A moins que l’idée de transformer la ville en un immense zoo de luxe soit complètement différente…

Gérard Collomb, président du Conseil de surveillance des HCL, réduit à gérer une situation de pénurie...

Gérard Collomb, président du Conseil de surveillance des HCL, réduit à gérer une situation de pénurie…

La santé, une bataille à l’échelle nationale

Si les élus locaux ont clairement leur mot à dire en termes de santé publique, il faut admettre que les décisions sont prises à une échelle plus large. Ainsi, c’est l’ARS qui gère les enveloppes des CHU et vérifie que les établissements ont bien suivi les recommandations de son Projet régional de santé (PRS), document rédigé de façon suffisamment imbuvable pour qu’un minimum de gens s’aperçoivent du problème posé par ces directives. Avec à la clé, des sanctions financières pour les mauvais élèves.

Dans ces circonstances, le maire de Lyon, en tant que président du Conseil de surveillance des HCL, joue un rôle déterminant dans la politique de santé publique lyonnaise. Sa décision de s’adapter au contexte général de rigueur budgétaire le relègue au simple rang de gestionnaire d’une situation de pénurie.

De plus, l’ARS, mandatée par le ministère de la Santé pour mener la politique de réduction des enveloppes budgétaires, est bien implantée dans la direction des établissements de soins. Ainsi l’ex-directeur des HCL Paul Castel se retrouve-t-il maintenant à la tête de l’ARS de la région PACA, tandis que l’ex-dirARSecteur de l’ARS PACA Dominique Deroubaix a été nommé à la tête des HCL… Nos hôpitaux se retrouvent donc entre les mains de vulgaires comptables cherchant à tailler dans les dépenses partout où ils le peuvent.

 

Récemment, la Fédération hospitalière de France, chargée de porter la parole des hôpitaux publics, a demandé un moratoire sur les PRS, estimant qu’ils remettaient en cause « l’égal accès aux soins ». Les PRS sont rédigés sous la forme d’énormes documents techniques imbuvables, à tel point que Jean-Jack Queyranne, président du Conseil régional de Rhône-Alpes, a demandé « une simplification du PRS » car « l’absence de vue d’ensemble des véritables enjeux contenus dans les documents soumis à consultation, dans des délais très courts, ainsi que leur caractère complexe, technique et inaccessible nuisent gravement à la compréhension de l’action publique en matière de santé ». En réalité, ARS et PRS ont été imposés par la loi HPST (Hôpital, patient, santé, territoire – loi Bachelot) de 2009, qui a instauré un système de concurrence entre hôpitaux pour les rendre plus « compétitifs » et pouvoir ainsi baisser le poids des dépenses de santé dans le budget de l’Etat.

La dégradation des soins tient donc à la politique menée par les HCL, qui elle-même provient des recommandations de l’ARS Rhône-Alpes. Cette dernière, soumise aux ordres du ministère de la Santé, emprunte naturellement la voie de l’austérité sociale qu’impose au gouvernement français un système financier aux abois. Ainsi, que vous habitiez le 5ème arrondissement de Lyon ou une petite ville comme Décines, seule une bataille contre la finance folle permettra de sauver votre hôpital de proximité et empêchera le démantèlement de notre système de santé dans son ensemble… Car pendant ce temps, le seul sauvetage de Dexia a coûté 5,6 milliards d’euros à l’Etat français depuis 2008, bien que cette banque possède de nombreux « titres toxiques ». Alors, à vous de vous forger les armes pour couper les banques en deux (le crédit et le dépôt d’un côté, la spéculation de l’autre) et rétablir un véritable système de santé. Ce n’est qu’ainsi que Lyon pourra redevenir un vrai pôle d’excellence médicale. C’est la Caisse nationale d’assurance maladie qui devrait être renflouée, pas la BNP ! Nous vous attendons dans la bataille…



[1] Par exemple grand plan de rénovation de l’hôpital Edouard-Herriot n’a cessé d’être repoussé depuis vingt ans en raison des difficultés financières… La nécessité était telle que Marisol Touraine vient de classer le projet comme prioritaire.

[2] Une unité de chirurgie ambulatoire a été ouverte l’an dernier à Edouard-Herriot : certains patients admis le matin ressortent le soir même. Cette pratique permet d’éviter une nuit d’hôpital facturée environ 1400 €.

[3] Le parking payant de l’hôpital de la Croix-Rousse permet d’« éviter le stationnement sauvage », indique le site internet de l’établissement. Les hôpitaux Lyon-Sud et Edouard-Herriot envisagent également de suivre cette voie.

[4] Dette des HCL en 2012 : 891 millions €.

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